Je vous avais laissés, je crois, au moment où je m'étais décidée à suivre Nerakhme jusque chez elle, tant je sentais une réticence de sa part à affronter seule sa mère et à lui dévoiler les détails de notre rencontre avec les soeurs Laileb.

Lorsque nous sommes arrivées dans la maison de Nerakhme, celle-ci était totalement vide. Son père n'était pas encore rentré et la proximité de sa mère n'était trahie que par le grand chaudron placé au dessus du feu dont s'échappait une fumée odorante. Cela sentait tellement bon que j'ai réalisé soudain que notre aventure et notre longue marche m'avait donnés un faim de louve. J'adore la cuisine que prépare ma mère et aussi celle de mon père, qui n'a pas son pareil pour accommoder les merveilleux dons de l'océan. Mais la façon dont Saskara accomode les fruits, légumes et autres trésors de Gaïa m'a toujours titillé les papilles. C'est probablement ses connaissances de guérisseuse qui lui permettent d'associer les herbes avec justesse et subtilité. Dès mes premières rencontres avec elle, Saskara m'a enseigné que la guérison commence dans la coupelle. Ce que l'on mange est un remède en soi. A condition de bien le choisir et bien le cuisiner.

Alors que je m'enivrais du fumet qui s'échappait du grand chaudron au dessus du feu, Saskara a fait son entrée dans la maison. Elle portait un large plateau circulaire en bois, taillé dans une rondelle de chêne, que je lui vois souvent utiliser. Y étaient posés quelques jarres en verre contenant diverses herbes et deux petits pots comme ceux qu'elle utilise pour faire ses onguents. Il faudra que je pense à fabriquer des pots à onguent, je suis certaine que je pourrais en créer de plus jolis que ceux qu'utilise Saskara.

« Heureuse soirée à toi Ankha, a-t-elle lancé en me gratifiant d'un sourire accueillant. Est-ce que tu partageras notre repas ce soir?

Mais elle n'a pas attendu ma réponse. La mère de Nerakhme n'avait pas terminé sa phrase qu'elle se tournait vers sa fille. Son expression avait totalement changé et son visage s'était voilé d'une dureté que je n'avais pas vu chez elle depuis l'époque où Nerakhme et moi n'avions pas dépassé les huit révolutions de Gaïa et faisions encore pas mal de bêtises. Le regard que Saskara dardait sur sa fille était inquisiteur. Et Nerakhme était figée comme une statue de sel.

« Tu as rencontré des sorcières Laieb, Nerakhme, et tu leur as parlé. Je te l'avais pourtant interdit?, a lancé Saskara, accusatrice.

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J'adore Saskara, mais ses capacités de télépathe m'ont toujours mises un peu mal à l'aise. Je ne sais pas jusqu'à quel point elle peut déchiffrer mes pensées, mais il semble que sa fille ne peut avoir aucun secret pour elle. Et même si j''aime profondément mes parents, je détesterais l'idée que ma mère sache ce que je pense à chaque instant."

  • "Elles nous ont trouvées maman, elles nous ont détectées à distance, se défend Nerakhme, dont se dégage des ondes de panique qui me font vaciller. Qu'est-ce que tu aurais voulu que je fasse? Je ne peux pas cacher ce que je suis à des soeurs Laïeb!
    • Je comprends bien, Nerakhme. Mais tes capacités te contraignent à une certaine prudence.

    • Une certaine prudence! S'exclame Nerakhme posant brutalement sur la grande table circulaire, les écuelles en bois qu'elle avait sorties pour le repas. Mais à chaque fois que j'ouvre les yeux au lever de l'astre solaire, je me demande si je ne vais pas faire du mal à quelqu'un pendant sa course. Je vis dans la peur, maman. Je n’avais pas encore célébré ma cinquième révolution de Gaïa que je vivais déjà dans la peur.

    • Calme-toi, Nerakhme, lui enjoint Saskara, visiblement ébranlée.

    • Je déteste ce pouvoir, je te déteste, tempête mon amie, que je n'ai jamais vu dans un tel état. Pourquoi te ne le fais pas partir, puisque tu sais tout mieux que ces soeurs Laileb et que tu détestes ce pouvoir encore plus que moi.

    • Je ne déteste pas ton pouvoir et je ne cherche pas à le faire partir, Nerakhme. Il fait partie de toi et il est sacré. Si j’avais su à quel point cela te faisait souffrir, j'aurais passer plus de temps à t'aider à le maîtriser..."

    Les dernières paroles de Saskara m’interpellent. Heureusement, Nerakhme est beaucoup trop hors d’elle pour l’avoir détecté, mais je me demande comment Saskara -qui lit plus que jamais à la perfection dans les pensées de sa fille- aurait pu ignorer qu’elle était torturée par ses capacités et le mal que celles-ci pouvaient faire.

    "On a essayé, mais ça ne marche pas avec toi maman, poursuit mon amie, visiblement décidée à extérioriser tout ce qu’elle a sur le coeur. Tu me rends nerveuse. Avec Ankha j'arrive un peu à faire des choses. Mais je sais très bien que ça ne suffit pas. En suivant les indications de Domenka, j'ai tout de suite senti que je pourrais maîtriser ma capacité et vivre enfin comme tout le monde. Sans avoir à me cacher, à me demander si j'allais faire du mal à quelqu'un sans le vouloir.

    • Domenka, tu as bien dit Domenka ? »

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    Saskara s’est comme figée. Elle regarde fixement sa fille et ce n’est plus la colère qui est peinte sur son visage, mais la crainte. Une crainte que je ressens avec force et qui arrive vers moi par ondes d’une énergie particulièrement perturbante. Depuis que cette dispute a commencé entre elles, je réprime avec difficulté mon envie de sortir de la maison pour éviter la pluie d'émotions violentes qui s'abat sur moi. Mais je ne veux surtout pas laisser mon amie seule dans un moment pareil.

    « Oui, Domenka, poursuit Nerakhme, un peu calmée. C’est l’une des deux sœurs que nous avons rencontrées.

    • Tu ne lui as pas dit ton nom au moins, ni où tu habitais, au moins, Nerakhme?

    • Elle ne me l'a pas demandé », réplique Nerakhme

    Je suis à peu près certaine qu'elle n'a pas dit la vérité à ce sujet et si j'en ai la conviction, je doute que cela ait échappé à Saskara. Mais il semble que cette dernière préfère remettre cette discussion à plus tard, probablement quand elle sera seule avec sa fille.

    « Ton père va rentrer Nerakhme et Ankha n’est certainement pas venue jusqu’ici avec toi pour assister à nos désordres familiaux, avance Saskara.

    - Cela n’a aucune importance, j'objecte immédiatement. La journée a été très éprouvante pour Nerakhme. Il vaut mieux que je rentre chez moi.

    - Je te raccompagne », enchaîne Nerakhme, enchantée d’avoir un prétexte pour quitter l’intérieur de la demeure, surchargée des ondes de sa dispute avec sa mère.

    Une fois dehors, sous le châtaignier immense où nous récoltons chaque année les marrons par paniers entiers, Je pose ma besace et je prends les mains de Nerakhme. Elles tremblent encore.

    « Je n’en peux plus, souffle mon amie d'une voix épuisée. Il faut absolument que je fasse quelque chose.

    • Qu’est-ce que tu veux dire par là? »

    Nerakmhe hésite un moment avant de me répondre. Je la sens tiraillée par des sentiments contradictoires.

    « Peut-être que ma place est dans un sanctuaire, après tout, avance-t-elle avec un timbre tourmenté. Cela me brise le cœur par rapport à ma mère, mais je ne peux plus continuer comme ça. J’en ai assez, parce que je ne comprends rien à ses raisons et que je suis certaine qu'elle ne me dit pas tout. Si elle ne me fait même pas confiance, à quoi bon. Ce n’est pas comme si j’avais sept révolutions de Gaïa. »

    J'ai du mal à croire que c'est bien Nerakhme qui vient de prononcer ces mots, mais je suis obligée de reconnaître qu'elle n'a pas tort. Moi aussi je trouve la réaction de Saskara incompréhensible et si elle possède une raison légitime de garder Nerakhme des l'ordre des prêtresses Laileb, le moment serait peut-être venu de le partager avec elle. Je ne sais pas trop quoi répondre à mon amie, parce que je m'en voudrais de la ^pousser dans un sens ou un autre. Mais un événement imprévu me dispense de m'exprimer.

    Pendant que nous marchions vers la limite du domaine de la famille de Nerakhme, nous n'avons pas vu qu'un oiseau de grande taille volait au dessus de nous. C'est son cri, qui en fendant l'air tel un avertissement, nous fait lever les yeux de concert. Ce cri très rare, ne saurait être confondu avec un autre. Ainsi que sa forme et les couleurs vives caractéristiques de sa gorge et de son ventre viennent de nous le confirmer, il s'agit d'un Txor'Idai, oiseau sacré en Atalantide, mais que l’on trouve surtout dans les montagnes septentrionales.

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    Alors que Nerakhme et moi ne pouvons détacher nos regards du volatile, celui-ci descend en spirale vers nous. Je retiens mon souffle alors qu’il se pose en douceur sur l’épaule de Nerakhme, qui avale péniblement sa salive, incapable de prononcer un mot.

    L’apparition d’un Txor'Idai en Atalantide possède une signification particulière. Migrant d'une région à l'autre selon les saisons, le Txor'Idai est le plus grand voyageur à plumes de l'archipel et c'est ce symbole dont il est porteur. Son apparition est considérée comme un présage de voyage et s’il se pose sur quelqu’un, il signifie que c'est cette personne-là qui va entreprendre un grand voyage et que sa vie peut en être bouleversée.

    Ayant jeté l’un de ses inimitables cris, le Txor'Idai s’envole tout d’un coup.

    « Hé bien Nerakhme, j'avance en essayant de reprendre mes esprits. Si tu cherchais un signe ou un présage...

    - Attends », interrompt mon amie, qui suit l’oiseau des yeux.

    Doucement le volatile redescend en spirale une seconde fois. Mais c'est vers moi qu'il se dirige et sur mon épaule qu’il se pose, alors que je suis envahie par des impressions étranges. Brusquement, tout un tas d’images défilent devant mes yeux ou dans ma tête, je ne sais pas trop. C’est comme dans mes rêves la nuit, sauf que cela infiniment plus réel, plus net. Je vois un bâtiment imposant, sur la façade duquel se détachent des bas reliefs magnifiques, représentant des animaux que je n'ai jamais vus. J’aperçois également d’autres sculptures incrustées qui ressemblent à des outils, comme ceux qu'utilisent mon père ou Adei. Le bâtiment comportent plusieurs ailes et entre elles, il y a des tours. Au centre, se trouve comme j'en ai vu sur des gravures, une construction en forme de pyramide dont les reflets étincelants ne me trompent pas: elle est recouverte d’orichalque.

    Le bâtiment et la pyramide s'évanouissent très vite, alors que devant mes yeux se déploie soudain un port immense, une ville baignée par les flots majestueux de l’océan, avec des bâteaux aussi grands que ceux à bord desquels par mon frère Bixen, mais par centaines. Cela ressemble aux peintures que j’ai vues de Cliteia. Ou au rêve que que j'avais fait il y a quelques mois de la capitale de l'Archipel. J'ai l'impression d'avoir basculé dans un autre monde, lorsqu'une pression sur mon épaule me ramène à la réalité. Les serres du Txor'Idai se sont appuyées sur moi pour qu'il prenne son élan et le voilà qui s'envole dans un grand battement d'ailes majestueux, laissant tomber à nos pieds une ribambelle de plumes multicolores. J'ai presque envie de lui crier de revenir, tant j'aurais voulu continuer cette exploration qu'a provoqué sa visite, mais ma rêverie est interrompue par Nerakhme.

    « Apparemment Ankha, je ne suis pas la seule qui soit promise à un prochain voyage lointain », murmure Nerakhme, brisant le silence qu'a installé le départ de l'oiseau. Lorsque je lève les yeux vers Nerakhme, après avoir ramassé avec soin les plumes abandonnées par le volatile, je vois qu'elle me sourit, comme si elle savait quelque chose que j'ignore encore. C'est pourtant moi qui suis censée posséder des capacités de prophétie.

    En rentrant chez moi, je n'ai cessé de penser à ce qui s'était passé. Et j'ai décidé d'utiliser les plumes multicolores dont le Txor'Idai m'a fait don, pour fabriquer une nouvelle série de boucles d'oreilles. Je les mettrai sur le stand où ma mère me réserve désormais une place systématiquement, au prochain marché de Calabca. D'ici là, je reprendrai un parchemin pour vous confier la suite des aventures de Nerakhme et aussi les miennes, puisque le présage du Txor'Idai me concernait aussi.

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    Présages du Txor'idai

    Descriptif: plumes violettes, mauves, turquoises ou bleues, glissées dans un petit coquillage et ornées de perles en pierre (améthystes, Lapis, turquoises), en bois et fantaisie. 6€ en crochets, 7€ en clips hors frais de port)