Je reprends ma plume après l'avoir laissée quelques temps, parce que depuis ma visite chez Nerakhme et l'apparition du Txor'Idai, nos vies à toutes les deux ont été bouleversées.

Lorsque j'ai retrouvé Nerakhme le lendemain matin en classe pour la leçon de botanique, elle semblait à la fois agitée et pensive. Heureusement, Ce jour-là notre professeur avait opté pour des travaux pratiques et nous as envoyés dans la nature avec la mission de rapporter au moins cinq plantes sur la liste d'une quinzaine qu'elle nous a données. Nerakhme et moi nous sommes évidemment associées et nous avons ainsi pu parler sans risquer d'être entendues.

Alors que nous explorions les buissons à la recherche d'un massif de sauge, mon amie m'a confié ce qui c'était passé chez elle après mon départ.

« Je me suis installée sous le chêne pour tresser un panier et alors, la solution m'est apparue comme évidente, me raconte-t-elle, avec une vive excitation dans la voix. C'est quelque chose qui tournait dans ma tête depuis des années je crois, mais que j'essayais d'enfouir pour ne pas causer de chagrin à ma mère. Mais si je ne le fais pas, je vais m'en vouloir toute ma vie. Je ne sais pas combien de temps je resterai, mais je dois aller dans un sanctuaire. Et je pars au plus tard dans trois levers du soleil.

Je la regarde comme si elle avait perdu l'esprit. Trois levers du soleil? Mais comment peut-elle tout quitter ainsi, de façon aussi précipitée?

« Tu veux aller dans dans un sanctuaire d'accord, mais comment?, je tente de rationaliser. Les sanctuaires ne sont pas indiqués sur les cartes destinées aux voyageurs. Ils sont secrets et surtout on y entre pas simplement en se présentant à l'entrée. Il faut y avoir été acceptée avant. C'est comme pour l'Académie d'Artisanat Traditionnel de l'Archipel, ce n'est pas tout de frapper à l'entrée, mais il faut que tous nos enseignants liés aux arts me fassent une lettre comme quoi je suis capable de suivre les cours. Et ensuite, ils me feront passer un certain nombre d'épreuves là bas, afin d'être vraiment convaincus que je possède les aptitudes nécéssaires.

En débitant mon discours à Nerakhme, je réalise que j'ai beau accumuler les pièces dans ma bourse, le moment où je devrais effectuer cette démarche se rapproche à toute vitesse. Mais si je veux avoir la moindre chance de figurer parmi les apprenties de la prochaine révolution de Gaïa, c'est dans moins de deux lunes que je dois faire parvenir mes parchemins à l'Académie. Et en même temps, me frappe en plein estomac l'évidence que je n'ai pas voulu voir jusqu'ici: c'est qu'en dépit des petits gains que j'ai accumulé depuis des lunes en vendant mes bijoux au marché et des piécettes que ma mère rajoute à chaque fois que je l'aide sur son stand, où en préparant certaines pièces simples de ses commandes, je suis encore très loin d'avoir accumulé assez d'argent pour payer la scolarité.

Une épée se vrille dans mon estomac à la réalisation de cette dure réalité, mais lorsque mon attention revient vers Nerakhme, la détermination que je lis dans son regard me montre que toutes les objections que j'ai soulevées ne semblent nullement l'atteindre.

« Domenka m'a donné une carte pour trouver le sanctuaire de Zaakriit, avance-t-elle d'une voix assurée. C'est le plus proche de Calabca, à seulement deux journées de Licorne. C'est un petit sanctuaire m'a-t-elle dit, mais c'est là que se trouvent Domenka et Euria. Au moins je connaitrais quelqu'un. »

Sur ces dernières paroles, une petite ride verticale se creuse entre ses deux yeux. Nerakhme a beau faire preuve d'une détermination certaine quant à son départ, c'est un grand saut pour elle.

« Et elle t'a assurée que tu y serais attendue? je poursuis par acquis de conscience.

- Elle m'a donnée une lettre, où elle recommande mon intégration.

- Et tes parents?

- J'aurais aimé qu'il m'accompagnent, mais ma mère n'acceptera jamais mon départ. Cela me brise le coeur mais je vais être obligée de m'enfuir. »

Mon coeur se serre en réalisant ce qui est en train de se passer. Nerakhme va se séparer du jour au lendemain de toute sa famille, de tout ce qui lui est familier, quitter le village dans lequel elle a grandi et qu'elle n'a quasiment jamais quitté. Et tout cela pour aller retrouver deux personnes qu'elle connaît à peine. Et vivre une vie dont elle ne sais quasiment rien. Une partie de moi est convaincue qu'elle a totalement perdu l'esprit, mais d'un autre côté, je la vois tellement malheureuse depuis des années, que je peux comprendre que la perspective de maîtriser ses pouvoirs la pousse à de telles extrémités.

Lorsque nous sommes revenues avec les branches de sauge et des cinq autres plantes demandées, nous étions les dernières à rejoindre le groupe. La leçon s'est terminée et nous sommes rentrées chez nous, presque en silence, chacune étant perdue dans ses pensées. Avant de la laisser descendre le petit chemin qui mène jusqu'à sa demeure pourtant, j'ai posé une dernière question à Nerakhme.

« Tu as dit que le sanctuaire où tu étais attendue se trouvait à une journées de Licorne d'ici. Mais comment comptes-tu t'y rendre?

-Sur Lezaeta », répond-elle du tac au tac. Elle me connaît depuis plusieurs révolutions de Gaïa. Je soupire intérieurement. Lezaeta est l'une des deux licornes que possède la famille de Nerakhme et s'enfuir sur son dos est une transgression de plus que Saskara aura du mal à pardonner à sa fille.

    « ce n'est pas un vol, poursuit-elle, lisant probablement mes réticences dans mes pensées. Lorsque je serai parvenue au sanctuaire, je la libèrerais. Les licornes savent retrouver leur chemin seules."

Je n'ai rien répondu et j'ai simplement fait un petit signe en guise d'au revoir à Nerakhme. Il n'y a plus rien à dire. Il est évident que sa décision est prise.

Sur le chemin du retour, des images dansaient devant mes yeux sans que je les invoque. Je voyais Nerakhme galoper sur sa licorne blanche, traverser les forêts. Et puis soudain les images ont changé. Il n'y avait plus ni Licorne ni Nerakhme, mais un bateau imposant, plus grand encore que ceux à bord desquels voyage Bixen. Et c'est moi qui contemplait la côte s'éloigner, entourée par une mer turquopise sur le pont d'un navire splendide qui brillait comme s'il avait été en or massif. Absorbée par ces images, j'ai trébuché sur une pierre qui m'a brutalement ramenée à la réalité. Mais je n'ai pas oublié pour autant l'impression de majesté laissée par le navire.

Lorsque je suis arrivée chez nous, ma mère était en plein travail. Pour l'accompagner, j'ai été chercher mon coffre et mon matériel. Dans le coffret, il y avait deux montures que j'avais repérées dans l'atelier de, qui m'avaient attirée et qu'il avait accepté de me céder il y a moins d'une demi lune. J'ai sorti les montures de mon coffret pour réaliser qu'elles me rappelaient exactement le beau vaisseau sur lequel je m'étais vue voyager. Je les ai parées de perles en or et en turquoise en pensant que le jour où je les vendrais serait le signe d'un grand voyage pour moi et je l'ai appelée souffle de liberté, autant par rapport à mon souhait personnel qu'en hommage à ce que traverse actuellement ma meilleure amie.

Au moment où je remettais les boucles d'oreille terminées dans mon coffret, mon père a poussé la porte de notre demeure. Il n'a regardée avec un visage inhabituelement grave. Si à cet instant, j'avais eu la moindre idée de ce qu'il voulait me dire, j'aurais été tout simplement renversée. Mais cette histoire mérite un autre parchemin, que je prendrai très bientôt pour vous la conter.

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Souffle de liberté

Descriptif: turquoises et perles métalliques, en verre et fantaisie, montées sur une estampe dorée. 11€ en crochets, 12€ en clips (HFP).

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